A (re)voir, émission Dôobôot Radio consacrée aux violences faites aux femmes noires

Étaient invitées :
Amazones, représentées par Gerty Curier
DiivinesLGBTQI+, représentées par Pierrette Pyram
Horizons, représentées par Séverine Massol et Lydia Ponchateau
Afro-Fem, représentées par Aziza

Nous remercions chaleureusement Éléonore Bassop pour son invitation.

A retenir :

  • les violences faites aux femmes sont plus élevées dans les dits Outre-Mer, plus particulièrement dans le Pacifique et l’Océanie (source : Conseil Économique, Social et Environnemental)
  • doivent être pris en compte dans la lutte les facteurs d’origine, de classe sociale, d’orientation sexuelle, de maladie des femmes ainsi que la précarité (ex. situation irrégulière, dépendance financière)
  • partout dans le monde, les femmes noires sont victimes de violences de genre et de féminicides

Pour aller plus loin :

  • les propositions du Grenelle sont insuffisantes, alors que le budget annuel consacré à la lutte contre les violences de genre est de 79 millions d’euros, les associations estiment qu’un budget annuel de 508 millions d’euros est nécessaire (source : Haut Commissariat à l’Égalité)
  • Afro-Fem tient un suivi de féminicides de femmes noires en France et dans le monde
  • sur le sujet de la santé mentale, nous recevons énormément de demandes de coordonnées de psychologues, psychiatres ou psychothérapeutes connaissant les besoins de nos communautés. nous avons donc constitué un répertoire, n’hésitez pas à nous solliciter.

Actualités


Berthe-Natacha, originaire de Guadeloupe, a été assassinée par son ancien compagnon le 1er octobre 2019.

Berthe-Natacha, assassinée par son ex-conjoint ler octobre 2019

Une marche est prévue à Marly le Roi (78) ce samedi 5 octobre à 10 h 30.
Venez dénoncer son féminicide, marquer votre soutien à la famille et honorer sa mémoire (si possible en portant une rose blanche).


Si vous ou l’une de vos proches vivez une situation de violences, voici les ressources à votre disposition :

  • appeler le 3919 qui vous orientera dans les démarches (ce numéro n’apparaitra pas sur les factures de téléphone, pensez cependant à effacer les appels de votre historique
  • contacter votre Centre Départemental d’Information sur les droits des Femmes et des Familles (CDIFF)
  • dans le cadre de notre permanence afroféministe, vous pouvez également nous joindre en messagerie privée Facebook, par e-mail ou par téléphone au 07 82 32 57 37

L’omerta doit cesser, nous entendons trop souvent « c’est une affaire de couple, cela ne nous regarde pas ». Les violences de genre sont l’affaire de toutes et tous.

Pour Prudence et nos sœurs africaines réduites en esclavage domestique #FreePrudence

24 septembre. Il est 3 heures du matin, n’arrivant pas à dormir je jette un coup d’œil sur Facebook et y découvre sur la page FED Organisation Non Gouvernementale la vidéo de Prudence Kenembeni. Cette courageuse femme camerounaise lance un appel à l’aide pour qu’elle et ses compagnes de réussissent à quitter le Koweït.

Après avoir été encouragées à quitter le Cameroun pour travailler au Koweït, ces femmes ont découvert l’enfer que vivent malheureusement de nombreuses femmes et hommes noir.e.es dans les pays du monde arabe.

«En été je dormais au balcon, en hiver dans le salon, devant la porte puisqu’il y avait le chauffage»

Rachel, Togolaise de 24 ans (source Slate)

Au lieu de postes d’employées de maison et de conditions de travail dignes promis par leurs propres compatriotes, c’est une situation d’esclavagisme domestique que ces femmes ont rencontré. Les familles qui les ont achetées les font travailler jusqu’à 20 heures par jour, leur font subir des actes de violences que Prudence qualifie elle-même de torture et confisquent les passeports.

Des filières de recrutement dans les pays d’origine aux familles qui achètent une main d’œuvre sans leur accorder le moindre droit, c’est tout un système qui est organisé pour flouer ces femmes et les contraindre à rester sous le contrôle de leurs abuseurs.

  • ce système ce sont celles et ceux qui organisent ces voyages en s’appuyant sur des complicités dans les administrations et services d’Etat.
  • ce système ce sont des pays du monde arabe tels que le Qatar, le Koweït ou le Liban qui utilisent la kafala* comme système esclavagiste.
  • ce système c’est l’échec des associations de droits humains, des autorités internationales et des pays hôtes à offrir un cadre sécuritaire à des travailleuses et travailleurs.
  • ce système c’est l’échec des pays d’origine à détruire la corruption et à protéger leurs ressortissant.e.s sur leurs propres territoires comme à l’étranger.

* « Kafala est un système de parrainage des travailleurs migrants qui exige qu’un migrant soit sponsorisé par un citoyen avant de pouvoir immigrer et travailler dans le pays en question. Le système Kafala confère des pouvoirs énormes aux employeurs qui détiennent le contrôle absolu sur les mouvements des travailleurs. », Farida Nabourema

Pourtant des initiatives existent et un travail de prévention est fait par de nombreuses associations. En 2013, l’Ethiopie a interdit tout émigration de travail afin de lutter contre l’exploitation de ses ressortissant.e.s à l’étranger. Cette mesure extrême vient cependant de prendre fin.

D’autres pays ont pris des dispositions similaires, souvent temporaires, comme par exemple la Cote d’Ivoire ou les Philippes car des pays d’Asie sont également victimes de ces phénomènes.

Des associations font un travail de prévention et d’accompagnement des victimes. C’est ce que révèle d’ailleurs Prudence dans la vidéo puisqu’elle indique être dans un refuge avec plusieurs autres femmes. Ce refuge a lancé les procédures afin qu’elles puissent retourner au Cameroun cependant ces procédures sont longues, la procédure concernant Prudence est en cours depuis déjà 5 mois.

Ce ne sont pourtant pas les premiers cas médiatisés. En avril 2017, une vidéo faisait déjà le tour du monde. On y voyait une femme koweitienne filmer son employée de maison éthiopienne suspendue à la fenêtre. Cette femme essayait d’échapper aux coups de sa geôlière et a miraculeusement eu la vie sauve après une chute de 7 mètres. Cette année, au Liban c’est un militaire qui agressait publiquement 2 femmes kenyanes. Toujours en 2018 et cette fois au Koweït, le cadavre d’une femme philippine a été découvert dans un congélateur. Les auteurs de crime un couple libano-syrien ont été condamnés à mort après une crise diplomatique entre les Philippes et le Koweït.

« L’exploitation des travailleurs domestiques, en partie imputable à des lacunes dans les législations nationales du travail, est souvent le reflet de discriminations fondées sur le sexe, la race et la caste », source OIT (Organisation internationale du travail)

Il est urgent de soutenir la lutte contre ces méfaits, de dénoncer publiquement les pays cautionnant ces pratiques et ceux échouant à protéger leurs ressortissant.e.s.

Nous assurons un soutien sans faille à toutes personnes survivantes de situations d’esclavage et exhortons les autorités camerounaises et koweitiennes à organiser le rapatriement d’urgence de Prudence et de ses sœurs.

Nous exigeons que des mesures efficaces et pérennes soient mises en place par l’ensemble des acteurs (pays hôtes, pays d’origine, autorités internationales) afin de faire cesser sans délai toute réduction d’êtres humains en esclavage.

Des mobilisations sont organisées partout dans le monde :

  • sur les réseaux sociaux
  • devant les ambassades du Koweït à Abidjan (Cote d’Ivoire) et Paris (France).

Suivez les réseaux sociaux pour connaitre les prochaines manifestations.

Liste non exhaustive d’associations

Liban 🇱🇧

International

A lire sur le sujet

Le travail domestique au Moyen-Orient ou l’esclavage moderne, Farida Bemba Nabourema

Les domestiques au Liban, un esclavage qui ne dit pas son nom, Slate

L’Ethiopie interdit à ses travailleurs de s’expatrier, RFI

Au Liban, les travailleuses domestiques sont-elles des esclaves modernes ?, Respect Mag

Témoignage AfroFem « J’ai menti. Vous me direz je ne suis pas la seule. » #metoo

Dans un contexte international marqué par la vague d’indignation reliée au hashtag #metoo et une actualité nationale de décisions judiciaires minimisant des viols commis sur des fillettes noires, nous avons reçu avec beaucoup d’émotion ce texte d’une femme qui témoigne du viol dont elle a été victime enfant et de la manière dont il a été traité.

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photo Aquasixio

J’ai​ ​menti. Vous​ ​me​ ​direz​ ​je​ ​ne​ ​suis​ ​pas​ ​la​ ​seule. Le​ ​mensonge​ ​existe​ ​depuis​ ​que​ ​le​ ​monde​ ​est​ ​monde,​ ​il​ ​fait​ ​partie​ ​de​ ​nos​ ​vies.​ ​Nous​ ​en faisons​ ​le​ ​sujet​ ​de​ ​nos​ ​pièces​ ​de​ ​théâtre,​ ​de​ ​nos​ ​films​ ​et​ ​de​ ​nos​ ​livres.​ ​Nous​ ​partons​ ​en guerre​ ​à​ ​cause​ ​d’un​ ​mensonge,​ ​nous​ ​tombons​ ​aussi​ ​amoureux. Alors​ ​pourquoi​ ​me​ ​confesser​ ​aujourd’hui​ ​? Parce​ ​que​ ​j’ai​ ​l’impression​ ​que​ ​ce​ ​mensonge​ ​flotte​ ​au​ ​dessus​ ​moi​ ​comme​ ​un​ ​cerf-volant​ ​qui m’est​ ​attaché​ ​et​ ​me​ ​suis​ ​partout.

 

 

Le​ ​contexte​ ​actuel,​ ​avec​ ​le​ ​#meetoo​ ​et​ ​l’histoire​ ​de​ ​cette​ ​fille​ ​de​ ​11​ ​ans​ ​qui​ ​a​ ​eu​ ​des​ ​rapports sexuels​ ​avec​ ​une​ ​homme​ ​adulte​ ​a​ ​réveillé​ ​en​ ​moi​ ​des​ ​choses​ ​qui​ ​m’ont​ ​donné​ ​la​ ​force​ ​de témoigner.

J’ai​ ​menti.​ ​A​ ​des​ ​policiers.​ ​A​ ​des​ ​juges.​ ​A​ ​un​ ​psychiatre​ ​nommé​ ​par​ ​la​ ​cour.​ ​Du​ ​haut​ ​de​ ​mes 13​ ​ans.​ ​En​ ​1998.​ ​Avec​ ​aplomb.​ ​Devant​ ​ma​ ​mère.​ ​Ce​ ​mensonge​ ​a​ ​été​ ​une​ ​question​ ​de survie​ ​d’une​ ​ado​ ​qui​ ​avait​ ​compris​ ​que​ ​ce​ ​qui​ ​lui​ ​était​ ​arrivé​ ​un​ ​an​ ​plus​ ​tôt​ ​aurait​ ​été minimisé,​ ​et​ ​qu’il​ ​fallait​ ​le​ ​grossir​ ​pour​ ​que​ ​la​ ​personne​ ​mise​ ​en​ ​cause​ ​soit​ ​punie.

Nous​ ​étions​ ​en​ ​1995.​ ​Dernière​ ​d’une​ ​famille​ ​monoparentale,​ ​une​ ​grande​ ​demi-soeur​ ​qui avait​ ​7​ ​ans​ ​de​ ​plus​ ​que​ ​moi.​ ​Mon​ ​père​ ​était​ ​parti​ ​vers​ ​mes​ ​2​ ​ans.​ ​Il​ ​avait​ ​élevé​ ​la​ ​grande soeur,​ ​et​ ​la​ ​considérait​ ​comme​ ​sa​ ​fille.​ ​Elle​ ​l’appelle​ ​d’ailleurs​ ​aujourd’hui​ ​toujours​ ​Papa. Ma​ ​mère​ ​avait​ ​donc​ ​eu​ ​au​ ​moins​ ​deux​ ​gros​ ​échecs​ ​sentimentaux​ ​dans​ ​sa​ ​vie. Seule,​ ​dans​ ​un​ ​pays​ ​qui​ ​n’était​ ​pas​ ​le​ ​sien,​ ​à​ ​élever​ ​deux​ ​enfants,​ ​aide​ ​soignante​ ​de​ ​nuit, elle​ ​avait​ ​trouvé​ ​le​ ​réconfort​ ​dans​ ​un​ ​organisme​ ​plus​ ​que​ ​controversé.​ ​Les​ ​témoins​ ​de Jéhovah.​ ​Secte,​ ​organisation​ ​religieuse,​ ​le​ ​débat​ ​est​ ​vaste.​ ​L’information​ ​sur​ ​​ ​mon​ ​contexte spirituel​ ​est​ ​importante​ ​pour​ ​plus​ ​tard.

Je​ ​ne​ ​sais​ ​pas​ ​comment​ ​le​ ​nommer​ ​avec​ ​on​ ​va​ ​dire​ ​IL.​ ​Rien​ ​que​ ​ça​ ​c’est​ ​pour​ ​moi​ ​lui​ ​donner trop​ ​d’importance.​ ​IL​ ​lui​ ​a​ ​été​ ​présenté​ ​par​ ​un​ ​ami​ ​de​ ​“l’église”.​ ​La​ ​différence​ ​d’âge​ ​et​ ​la rapidité​ ​avec​ ​laquelle​ ​ils​ ​se​ ​sont​ ​mariés​ ​était​ ​plus​ ​que​ ​suspecte.​ ​35​ ​ans​ ​de​ ​son​ ​côté,​ ​45​ ​pour elle.​ ​Il​ ​était​ ​étudiant​ ​à​ ​la​ ​fac​ ​du​ ​coin​ ​en​ ​philosophie,​ ​sans​ ​travail,​ ​sans​ ​permis,​ ​de​ ​nationalité étrangère,​ ​vivant​ ​dans​ ​la​ ​résidence​ ​universitaire. En​ ​quelques​ ​temps,​ ​il​ ​a​ ​tout​ ​fait​ ​pour​ ​cocher​ ​les​ ​cases​ ​du​ ​futur​ ​mari​ ​parfait.​ ​Se​ ​faisant​ ​payer pleins​ ​de​ ​choses​ ​(dont​ ​son​ ​permis​ ​par​ ​ma​ ​mère),​ ​être​ ​sympa​ ​avec​ ​les​ ​enfants​ ​de​ ​sa​ ​future femme.​ ​Surtout​ ​avec​ ​moi.​ ​A​ ​l’époque,​ ​mon​ ​père​ ​qui​ ​me​ ​prenait​ ​une​ ​semaine​ ​sur​ ​deux​ ​avait disparu​ ​au​ ​pays​ ​et​ ​j’étais​ ​en​ ​manque​ ​d’une​ ​figure​ ​paternelle.​ ​Et​ ​puis​ ​j’étais​ ​et​ ​je​ ​suis​ ​toujours une​ ​optimiste,​ ​ayant​ ​foi​ ​dans​ ​l’Homme.​ ​Il​ ​fallait​ ​lui​ ​laisser​ ​sa​ ​chance.

La​ ​première​ ​chose​ ​qui​ ​nous​ ​a​ ​paru​ ​étrange,​ ​c’est​ ​qu’au​ ​mariage,​ ​qui​ ​a​ ​eu​ ​lieu​ ​un​ ​peu​ ​moins d’un​ ​après​ ​après​ ​leur​ ​rencontre,​ ​peu​ ​de​ ​gens​ ​étaient​ ​invités​ ​alors​ ​qu’avant​ ​c’était​ ​l’auberge espagnole​ ​à​ ​la​ ​maison.​ ​Ma​ ​mère​ ​s’isolait​ ​donc​ ​de​ ​plus​ ​en​ ​plus.
Dès​ ​le​ ​lendemain​ ​matin,​ ​il​ ​a​ ​emménagé​ ​dans​ ​notre​ ​appartement​ ​et​ ​nous​ ​a​ ​alors​ ​montré​ ​son vrai​ ​visage.​ ​Avec​ ​le​ ​recul,​ ​je​ ​le​ ​qualifie​ ​de​ ​pervers​ ​narcissique.​ ​Un​ ​manipulateur.​ ​Un menteur.​ ​Un​ ​très​ ​bon​ ​orateur​ ​aussi.​ ​​ ​Les​ ​insultes​ ​étaient​ ​monnaie​ ​courante​ ​ainsi​ ​que​ ​​ ​les humiliations.​ ​IL​ ​nous​ ​traitait​ ​de​ ​fainéantes,​ ​affirmait​ ​que​ ​tout​ ​ce​ ​que​ ​nous​ ​disions​ ​était​ ​faux, quitte​ ​à​ ​avoir​ ​des​ ​raisonnements​ ​complètement​ ​tordus.​ ​​

​Nous​ ​étions​ ​des​ ​inutiles,​ ​des bouches​ ​à​ ​nourrir​ ​qui​ ​ne​ ​servaient​ ​à​ ​rien,​ ​des​ ​fardeaux​ ​à​ ​tel​ ​point​ ​qu’il​ ​avait​ ​supprimé​ ​nos​ ​de famille​ ​de​ ​la​ ​boite​ ​à​ ​lettre,​ ​avait​ ​descendu​ ​tous​ ​mes​ ​jouets​ ​à​ ​la​ ​cave​ ​(​ ​je​ ​dis​ ​bien​ ​TOUT​ ​et​ ​je rappelle​ ​que​ ​j’avais​ ​autour​ ​de​ ​10​ ​ans).​ ​Tout​ ​cela​ ​tranquillement​ ​devant​ ​ma​ ​mère.​ ​Elle​ ​ne disait​ ​rien​ ​et​ ​le​ ​soutenait​ ​en​ ​tout.​ ​Ils​ ​essayaient​ ​d’avoir​ ​un​ ​enfant.​ ​Ma​ ​mère​ ​ne​ ​pouvant​ ​plus ​, il​ ​m’a​ ​reproché​ ​d’avoir​ ​bousillé​ ​son​ ​utérus​ ​en​ ​sortant.​ ​Je​ ​nous​ ​revois​ ​assis​ ​à​ ​la​ ​table​ ​du salon​ ​pendant​ ​qu’il​ ​me​ ​balançait​ ​ça​ ​avec​ ​dégoût.​ ​J’avais​ ​11​ ​ans.​ ​Cela​ ​laisse​ ​doucement imaginer​ ​mon​ ​quotidien.​ ​J’habitait​ ​à​ ​5​ ​min​ ​de​ ​mon​ ​école​ ​primaire​ ​et​ ​de​ ​mon​ ​collège​ ​mais​ ​je faisais​ ​des​ ​tours​ ​interminables​ ​pour​ ​ne​ ​pas​ ​rentrer​ ​chez​ ​moi. A​ ​l’extérieur,​ ​il​ ​passait​ ​pour​ ​une​ ​personne​ ​formidable,​ ​un​ ​homme​ ​exceptionnel.​ ​Et​ ​il​ ​fallait maintenir​ ​les​ ​apparences.

Ma​ ​grande​ ​soeur​ ​(​​je​ ​dis​ ​soeur​ ​et​ ​non​ ​pas​ ​demi​ ​car​ ​je​ ​n’ai​ ​pas​ ​un​ ​demi​ ​coeur​ ​comme​ ​dirait Fatou​ ​Diome​ ​dans​ ​le​ ​Ventre​ ​de​ ​l’atlantique)​ ​et​ ​moi​ ​arrivions​ ​à​ ​faire​ ​​ ​front​ ​commun​ ​face​ ​à cette​ ​situation.​ ​Jusqu’à​ ​ce​ ​qu’elle​ ​ait​ ​son​ ​bac. Elle​ ​est​ ​partie.​ ​Loin​ ​très​ ​loin.​ ​Elle​ ​avait​ ​fait​ ​exprès​ ​de​ ​prendre​ ​l’école​ ​la​ ​plus​ ​loin​ ​possible pour​ ​avoir​ ​son​ ​appartement​ ​et​ ​fuir​ ​cette​ ​maison.​ ​Je​ ​crois​ ​qu’aujourd’hui​ ​encore​ ​elle​ ​s’en veut.​ ​Mais​ ​moi​ ​je​ ​ne​ ​lui​ ​en​ ​veut​ ​pas.​ ​Elle​ ​a​ ​sauvé​ ​sa​ ​peau.​ ​Et​ ​c’est​ ​normal.

C’est​ ​là​ ​que​ ​les​ ​problèmes​ ​ont​ ​commencés. Ma​ ​mère​ ​travaillait​ ​la​ ​nuit.​ ​Nous​ ​étions​ ​donc​ ​seuls​ ​LUI​ ​et​ ​moi. Un​ ​soir,​ ​assis​ ​sur​ ​le​ ​canapé,​ ​on​ ​regardait​ ​ensemble​ ​Jeux​ ​sans​ ​frontières.​ ​Je​ ​me​ ​revois​ ​dans mon​ ​pull​ ​bleu​ ​turquoise​ ​avec​ ​mon​ ​pantalon​ ​jean​ ​ecossais​ ​bleu​ ​et​ ​jaune​ ​affalée​ ​dans​ ​le canapé. A​ ​la​ ​fin​ ​du​ ​jeu​ ​je​ ​n’avais​ ​pas​ ​eu​ ​envie​ ​d’aller​ ​me​ ​coucher.​ ​On​ ​était​ ​la​ ​veille​ ​de​ ​mon​ ​12​​ème anniversaire​ ​(​​pour​ ​rappel​ ​j’étais​ ​Témoin​ ​de​ ​Jéhovah​ ​donc​ ​on​ ​ne​ ​le​ ​fêtait​ ​pas​ ​mais​ ​c’était quand​ ​même​ ​un​ ​moment​ ​dont​ ​j’avais​ ​conscience).​ ​Je​ ​ne​ ​sais​ ​pas​ ​pourquoi​ ​mais​ ​à​ ​l’époque je​ ​me​ ​faisais​ ​tout​ ​une​ ​histoire​ ​de​ ​cet​ ​âge,​ ​12​ ​ans.​ ​Comme​ ​si​ ​c’était​ ​le​ ​passage​ ​d’un​ ​cap,​ ​un peu​ ​comme​ ​les​ ​20,​ ​30​ ​ou​ ​40​ ​ans.​ ​On​ ​a​ ​ensuite​ ​regardé​ ​un​ ​film​ ​de​ ​Louis​ ​de​ ​Funès,​ ​Joe.​ ​Puis il​ ​a​ ​mis​ ​la​ ​VHS​ ​d’un​ ​de​ ​mon​ ​film​ ​préféré​ ​de​ ​l’époque.​ ​Crocodile​ ​Dundee.
Un​ ​moment​ ​donné,​ ​sans​ ​aucun​ ​signe​ ​avant​ ​coureur,​ ​​ ​il​ ​s’est​ ​rapproché​ ​de​ ​moi​ ​et​ ​​ ​a déboutonné​ ​mon​ ​pantalon​ ​puis​ ​a​ ​mis​ ​sa​ ​main​ ​dans​ ​ma​ ​culotte.​ ​Le​ ​temps​ ​que​ ​cela​ ​me​ ​monte au​ ​cerveau,​ ​je​ ​me​ ​suis​ ​enfuie ​dans​ ​ma​ ​chambre.​ ​Il​ ​y​ ​avait​ ​une​ ​serrure​ ​mais​ ​je​ ​n’avais​ ​pas​ ​la clé.​ ​Un​ ​placard​ ​avec​ ​des​ ​tiroirs​ ​étant​ ​juste​ ​derrière​ ​la​ ​porte,​ ​je​ ​les​ ​ai​ ​tirés​ ​pour​ ​essayer​ ​de bloquer​ ​l’entrée​ ​mais​ ​peine​ ​perdue.​ ​Il​ ​a​ ​défoncé​ ​mon​ ​stratagème​ ​plus​ ​que​ ​faiblard. Honnêtement,​ ​je​ ​ne​ ​me​ ​souviens​ ​plus​ ​de​ ​ce​ ​qu’il​ ​m’a​ ​dit.​ ​Il​ ​m’a​ ​parlé​ ​de​ ​désir,​ ​du​ ​faite​ ​que j’étais​ ​attirante​ ​etc​. ​Il​ ​m’a​ ​présenté​ ​ses​ ​excuses​ ​et​ ​m’a​ ​promis​ ​d’arrêter.​ ​Et​ ​m’a​ ​demandé de​ ​garder​ ​le​ ​secret.​ ​Qu’il​ ​se​ ​ferait​ ​pardonner.​ ​Qu’il​ ​arrêterait​ ​de​ ​me​ ​parler​ ​mal​ ​et​ ​plaiderai ma​ ​cause​ ​envers​ ​ma​ ​mère​ ​en​ ​cas​ ​de​ ​bêtises.

Et​ ​c’était​ ​fini.​ ​Minuit​ ​20.​ ​12​ ​ans​ ​et​ ​20​ ​min​ ​j’étais​ ​victime​ ​d’attouchement.​ ​Par​ ​un​ ​homme adulte.​ ​Le​ ​mari​ ​de​ ​ma​ ​mère.​ ​J’étais​ ​juste​ ​terrorisée,​ ​j’avais​ ​peur​ ​qu’il​ ​recommence.​ ​Je voulais​ ​qu’il​ ​sorte​ ​de​ ​ma​ ​chambre.​ ​Je​ ​voulais​ ​que​ ​ma​ ​mère​ ​revienne,​ ​je​ ​voulais​ ​mourir.​ ​Je me​ ​sentais​ ​coupable.​ ​Je​ ​savais​ ​que​ ​ce​ ​qu’il​ ​avait​ ​fait​ ​était​ ​mal.​ ​Mais​ ​j’ai​ ​réussi​ ​à​ ​dormir.​ ​A​ ​tel point​ ​qu’il​ ​est​ ​passé​ ​le​ ​lendemain​ ​​ ​matin​ ​me​ ​réveiller​ ​avant​ ​le​ ​retour​ ​de​ ​ma​ ​mère​ ​pour​ ​me dire​ ​que​ ​j’étais​ ​vraiment​ ​forte​ ​car​ ​lui​ ​n’avait​ ​pas​ ​réussi​ ​à​ ​fermer​ ​l’oeil.​ ​Et​ ​bien​ ​sûr​ ​de​ ​s’assurer en​ ​passant​ ​de​ ​mon​ ​silence.

Je​ ​n’ai​ ​rien​ ​dit.​ ​De​ ​toute​ ​façon​ ​je​ ​ne​ ​pouvais​ ​pas.​ ​Il​ ​me​ ​suivait​ ​partout.​ ​Impossible​ ​me retrouver​ ​seule​ ​avec​ ​ma​ ​mère.​ ​J’ai​ ​toujours​ ​été​ ​assez​ ​solitaire.​ ​J’avais​ ​des​ ​amis​ ​à​ ​l’école mais​ ​pas​ ​assez​ ​“​​profonds”​ ​pour​ ​leur​ ​confier​ ​des​ ​choses​ ​comme​ ​cela.​ ​Quand​ ​aux​ ​enfants​ ​de mon​ ​“église”​ ​impossible​ ​aussi.​ ​De​ ​toute​ ​façon,​ ​personne​ ​ne​ ​m’aurait​ ​crue.
Selon​ ​son​ ​planning,​ ​ma​ ​mère​ ​alternait​ ​les​ ​périodes​ ​de​ ​travail​ ​et​ ​celles​ ​de​ ​congés.​ ​La première​ ​agression​ ​s’étant​ ​passée​ ​passé​ ​au​ ​cours​ ​d’une​ ​nuit​ ​de​ ​​ ​travail​ ​qui​ ​était immédiatement​ ​suivi​ ​d’un​ ​jour​ ​chômé, j’ai​ ​eu​ ​la​ ​paix​ ​un​ ​certain​ ​temps.​ ​Et​ ​ma​ ​sœur​ ​rentrait également​ ​certains​ ​we,​ ​et​ ​cela​ ​coïncidant​ ​avec​ ​certains​ ​des​ ​jours​ ​de​ ​travail​ ​maternels,​ ​je n’étais​ ​donc​ ​pas​ ​seule​ ​avec​ ​lui. J’ai​ ​ainsi​ ​pu​ ​souffler​ ​du​ ​coup,​ ​la​ ​deuxième​ ​agression​ ​a​ ​été​ ​éloignée​ ​de​ ​la​ ​première​ ​de quelques​ ​jours.

La​ ​deuxième​ ​agression.​ ​Et​ ​la​ ​troisième.​ ​Et​ ​toutes​ ​les​ ​autres​ ​ont​ ​été​ ​faites​ ​sous​ ​couvert​ ​d’un argument​ ​foireux.​ ​Si​ ​je​ ​faisais​ ​ce​ ​qu’il​ ​voulait​ ​et​ ​qu’il​ ​arrivait​ ​à​ ​jouir,​ ​il​ ​n’aurait​ ​plus​ ​envie​ ​de moi​ ​et​ ​me​ ​laisserait​ ​tranquille.​ ​“Fais​ ​moi​ ​jouir,​ ​donne​ ​moi​ ​ce​ ​que​ ​je​ ​veux​ ​et​ ​alors​ ​tu​ ​auras​ ​la paix. C’est​ ​comme​ ​cela​ ​qu’un​ ​homme​ ​fonctionne”​ ​C’est​ ​ce​ ​qu’il​ ​m’avait​ ​dit.​ ​Et​ ​je​ ​l’ai​ ​cru. J’avais​ ​12​ ​ans,​ ​victime​ ​depuis​ ​deux​ ​ans​ ​d’un​ ​pervers​ ​narcissique,​ ​délaissée​ ​par​ ​une​ ​mère muette​ ​face​ ​à​ ​ce​ ​qu’IL​ ​nous​ ​faisait​ ​subir,​ ​sans​ ​ma​ ​soeur​ ​pour​ ​me​ ​protéger,​ ​sans​ ​personne​ ​à qui​ ​me​ ​confier,​ ​seule​ ​avec​ ​ce​ ​secret,​ ​j’avais​ ​honte.​ ​J’étais​ ​sale,​ ​j’étais​ ​la​ ​voleuse​ ​de​ ​mari​ ​de ma​ ​mère.
Il​ ​m’a​ ​demandé​ ​de​ ​lui​ ​faire​ ​une​ ​fellation.​ ​J’ai​ ​refusé.​ ​Il​ ​a​ ​frotté​ ​son​ ​sexe​ ​contre​ ​le​ ​mien,​ ​m’a embrassé​ ​sur​ ​la​ ​bouche,​ ​m’a​ ​pénétré​ ​avec​ ​un​ ​doigt​ ​m’a​ ​demandé​ ​et​ ​montré​ ​comment​ ​le masturber.​ ​Tout​ ​ceci​ ​dans​ ​le​ ​lit​ ​conjugal.​ ​Il​ ​éjaculait​ ​sur​ ​moi​ ​puis​ ​me​ ​nettoyait​ ​avec​ ​un​ ​gant qu’il​ ​prenait​ ​bien​ ​le​ ​soin​ ​de​ ​bien​ ​rincer​ ​et​ ​nettoyer​ ​après.

C’est​ ​là​ ​que​ ​j’ai​ ​menti​ ​un​ ​an​ ​plus​ ​tard​ ​au​ ​commissariat​ ​de​ ​police.​ ​Il​ ​ne​ ​m’a​ ​jamais​ ​pénétrée.​ ​Il l’a​ ​dit​ ​lui​ ​même.​ ​Il​ ​fallait​ ​que​ ​je​ ​garde​ ​ma​ ​virginité.​ ​Sinon,​ ​cela​ ​serait​ ​suspect.​ ​Ainsi,​ ​si​ ​un​ ​jour il​ ​se​ ​faisait​ ​attrapé,​ ​il​ ​n’y​ ​aurait​ ​pas​ ​de​ ​preuve.
Chaque​ ​fois​ ​j’espérais​ ​que​ ​ce​ ​que​ ​je​ ​faisais​ ​allait​ ​lui​ ​suffir​ ​et​ ​étancher​ ​sa​ ​soif​ ​afin​ ​qu’il​ ​me laisse​ ​tranquille. J’ignorais​ ​qu’en​ ​participant​ ​à​ ​ses​ ​fantasmes​ ​pervers​ ​j’en​ ​alimentait​ ​d’autres. Le​ ​cercle​ ​vicieux. Tout​ ​ceci​ ​a​ ​duré​ ​un​ ​certain​ ​temps.​ ​Combien​ ​exactement​ ​?​ ​Je​ ​ne​ ​sais​ ​plus.​ ​Je​ ​dirais quelques​ ​​ ​semaines.​ ​Il​ ​y​ ​a​ ​certains​ ​épisodes​ ​que​ ​mon​ ​cerveau​ ​a​ ​“effacé”.​ ​Une​ ​protection j’imagine​ ​pour​ ​pouvoir​ ​supporter​ ​l’insupportable.
Je​ ​commençais​ ​à​ ​m’éteindre.​ ​Enfant​ ​rieuse,​ ​blagueuse,​ ​très​ ​câline​ ​avec​ ​ma​ ​​ ​maman​ ​je m’éloignais.​ ​Me​ ​renfermais.

C’est​ ​au​ ​cours​ ​d’un​ ​voyage​ ​dans​ ​notre​ ​pays​ ​d’origine​ ​pour​ ​présenter​ ​à​ ​la​ ​famille​ ​son​ ​mari que​ ​ma​ ​mère​ ​s’en​ ​est​ ​aperçue.​ ​Au​ ​milieu​ ​de​ ​la​ ​horde​ ​des​ ​cousins​ ​et​ ​cousines​ ​je​ ​me​ ​m’étais à​ ​part.​ ​Je​ ​ne​ ​parlais​ ​à​ ​personne.​ ​J’étais​ ​l’ombre​ ​de​ ​moi​ ​même.​ ​Ma​ ​mère​ ​m’a​ ​forcé​ ​un​ ​jour​ ​à parler.​ ​Dire​ ​ce​ ​qu’il​ ​n’allait​ ​pas.​ ​Au​ ​bout​ ​de​ ​plusieurs​ ​heures​ ​de​ ​pleurs,​ ​de​ ​douceur,​ ​de​ ​cris j’ai​ ​lâché​ ​la​ ​bombe.​ ​Il​ ​a​ ​immédiatement​ ​nié​ ​bien​ ​sûr.​ ​J’étais​ ​une​ ​affabulatrice.​ ​Mais​ ​mon attitude​ ​avait​ ​allumé​ ​le​ ​détecteur​ ​maternel.

Je​ ​redoutais​ ​la​ ​fin​ ​des​ ​vacances.​ ​Au​ ​pays,​ ​avec​ ​toute​ ​la​ ​famille,​ ​rien​ ​n’avait​ ​été​ ​réglé.​ ​Mais de​ ​retour​ ​en​ ​France,​ ​ma​ ​mère​ ​allait​ ​reprendre​ ​le​ ​travail.​ ​Qu’allait-il​ ​se​ ​passer​ ​? Vous​ ​vous​ ​souvenez​ ​que​ ​j’ai​ ​évoqué​ ​au​ ​début​ ​que​ ​le​ ​faite​ ​d’avoir​ ​grandit​ ​chez​ ​les​ ​témoins de​ ​Jéhovah​ ​allait​ ​avoir​ ​son​ ​importance.​ ​C’est​ ​ici​ ​que​ ​ce​ ​détail​ ​intervient. De​ ​retour​ ​en​ ​France,​ ​avant​ ​son​ ​premier​ ​jour​ ​de​ ​travail,​ ​ma​ ​mère​ ​est​ ​partie​ ​voir​ ​ce​ ​que​ ​l’on appelle​ ​le​ ​“conseil​ ​des​ ​anciens”.​ ​C’est​​​ ​le​ ​comité​ ​d’hommes​ ​qui​ ​dirigent​ ​chaque​ ​église​ ​locale. Ils​ ​diffusent​ ​les​ ​instructions​ ​du​ ​“siège”,​ ​s’occupent​ ​du​ ​bon​ ​fonctionnement​ ​de​ ​la​ ​structure locale​ ​et​ ​​ ​en​ ​cas​ ​de​ ​questions​ ​plus​ ​ou​ ​moins​ ​grave​ ​se​ ​réunissent​ ​afin​ ​de​ ​prendre​ ​des décisions.​ ​C’est​ ​ce​ ​qui​ ​s’est​ ​passé.​ ​Nous​ ​avons​ ​été​ ​convoqués​ ​séparément​ ​et​ ​j’ai​ ​du​ ​leur raconter​ ​mon​ ​histoire.​ ​IL​ ​s’est​ ​défendu,​ ​ils​ ​ont​ ​consulté​ ​leur​ ​bible​ ​et​ ​se​ ​sont​ ​consultés​ ​entre eux.​ ​Verdict​ ​:​ ​pas​ ​de​ ​preuve.​ ​

La​ ​solution​ ​:​ ​simple.​ ​Tous​ ​les​ ​soirs​ ​ma​ ​mère​ ​m’enfermera​ ​dans ma​ ​chambre.​ ​Pour​ ​me​ ​protéger.​ ​Et​ ​réouvrira​ ​le​ ​lendemain.​ ​Il​ ​avait​ ​interdiction​ ​de​ ​me​ ​parler au​ ​travers​ ​de​ ​la​ ​porte.
Ce​ ​point,​ ​l’intervention​ ​de​ ​ces​ ​hommes​ ​n’a​ ​jamais​ ​été​ ​évoquée​ ​devant​ ​une​ ​autorité.​ ​Ma mère​ ​a​ ​tout​ ​pris​ ​sur​ ​elle.​ ​Toujours​ ​dis​ ​que​ ​c’était​ ​de​ ​sa​ ​propre​ ​décision.

L’enfermement​ ​a​ ​duré​ ​un​ ​an.​ ​Un​ ​an,​ ​où​ ​tous​ ​les​ ​soirs​ ​de​ ​travail​ ​où​ ​j’allais​ ​me​ ​retrouver​ ​seule avec​ ​lui,​ ​je​ ​devais​ ​dîner​ ​en​ ​vitesse,​ ​prendre​ ​un​ ​paquet​ ​de​ ​gâteau,​ ​vérifier​ ​de​ ​ne​ ​rien​ ​n’avoir oublié​ ​dans​ ​l’appartement.​ ​Puis ​​ ​ma​ ​mère​ ​me​ ​posait​ ​un​ ​pot​ ​de​ ​chambre,​ ​me​ ​souhaitait​ ​une bonne​ ​nuit​ ​puis​ ​fermait​ ​la​ ​porte​ ​à​ ​clé​ ​et​ ​partait. Un​ ​an.​ ​J’en​ ​suis​ ​ressortie​ ​avec​ ​des​ ​séquelles.​ ​Par​ ​exemple,​ ​je​ ​suis​ ​boulimique​ ​non vomisseuse.​ ​Je​ ​gère​ ​toutes​ ​mes​ ​émotions​ ​avec​ ​la​ ​nourriture.

Le​ ​premier​ ​jour​ ​il​ ​a​ ​essayé​ ​de​ ​me​ ​parler.​ ​Me​ ​demander​ ​pourquoi​ ​j’ai​ ​tout​ ​raconté.​ ​Pourquoi je​ ​l’avais​ ​trahi​ ​?​ ​Ne​ ​m’avait-il​ ​pas​ ​dit​ ​que​ ​quand​ ​il​ ​serait​ ​satisfait​ ​ça​ ​allait​ ​s’arrêter​ ​?​ ​Et​ ​ne s’occupait-il​ ​pas​ ​bien​ ​de​ ​moi​ ​en​ ​m’achetant​ ​pleins​ ​de​ ​trucs,​ ​en​ ​étant​ ​mon​ ​plus​ ​fervent défenseur​ ​en​ ​cas​ ​de​ ​bêtises​ ​face​ ​à​ ​ma​ ​mère​ ​?​ ​J’ai​ ​essayé​ ​de​ ​l’enregistrer​ ​avec​ ​mon​ ​lecteur K7​ ​mais​ ​il​ ​a​ ​entendu​ ​que​ ​j’étais​ ​en​ ​train​ ​d’en​ ​glisser​ ​une​ ​dans​ ​l’enregistreur.​ ​Il​ ​a​ ​donc​ ​arrêté de​ ​parler. Ma​ ​soeur​ ​venait​ ​plus​ ​régulièrement​ ​car​ ​je​ ​lui​ ​avait​ ​tout​ ​raconté​ ​(​​ma​ ​convocation​ ​pour​ ​ma confession​ ​pendant​ ​les​ ​vacances​ ​n’était​ ​pas​ ​passée​ ​inaperçue).​ ​Je​ ​n’ai​ ​jamais​ ​su​ ​si​ ​sur​ ​le coup​ ​elle​ ​m’avait​ ​cru​ ​ou​ ​pas.​ ​Mais​ ​elle​ ​venait.​ ​Et​ ​c’était​ ​l’essentiel.

Un​ ​an​ ​s’est​ ​donc​ ​écoulé.​ ​J’étais​ ​fan​ ​des​ ​PC.​ ​L’informatique​ ​me​ ​fascinait.​ ​Nous​ ​avions​ ​un ordinateur.​ ​Mais​ ​comme​ ​c’était​ ​le​ ​SIEN​ ​je​ ​n’avais​ ​pas​ ​le​ ​droit​ ​d’y​ ​toucher.​ ​Un​ ​jour,​ ​ma​ ​mère qui​ ​avait​ ​un​ ​document​ ​à​ ​taper​ ​pour​ ​le​ ​travail​ ​m’a​ ​demandé​ ​de​ ​le​ ​faire​ ​à​ ​sa​ ​place.​ ​Pas douée​ ​avec​ ​les​ ​ordinateurs​ ​et​ ​ayant​ ​envie​ ​de​ ​me​ ​faire​ ​plaisir,​ ​elle​ ​avait​ ​réussi​ ​à​ ​faire​ ​que​ ​je sois​ ​aux​ ​anges. Le​ ​PC​ ​était​ ​dans​ ​leur​ ​chambre.​ ​Je​ ​me​ ​suis​ ​donc​ ​assise​ ​tranquillement​ ​devant​ ​la​ ​machine.​ ​Le temps​ ​qu’elle​ ​démarre,​ ​IL​ ​est​ ​venu​ ​furtivement​ ​dans​ ​mon​ ​dos​ ​pendant​ ​que​ ​sa​ ​femme​ ​était au​ ​téléphone​ ​dans​ ​le​ ​salon​ ​(​ ​pour​ ​rappel​ ​à​ ​cette​ ​époque​ ​le​ ​portable​ ​n’existait​ ​pas)​ ​​​et​ ​m’a​ ​dit d’ouvrir​ ​un​ ​dossier​ ​dont​ ​je​ ​ne​ ​me​ ​souviens​ ​plus​ ​le​ ​nom.​ ​Puis​ ​IL​ ​est​ ​reparti​ ​tout​ ​aussi​ ​vite, comme​ ​si​ ​de​ ​rien​ ​n’était.

Il​ ​y​ ​avait​ ​une​ ​lettre.​ ​Une​ ​lettre​ ​d’amour.​ ​Il​ ​avait​ ​mis​ ​des​ ​cœurs​ ​en​ ​haut​ ​et​ ​en​ ​bas.​ ​Déclaration enflammée​ ​à​ ​une​ ​gamine​ ​de​ ​13​ ​ans.​ ​J’en​ ​ai​ ​eu​ ​la​ ​nausée.​ ​Mais​ ​c’était​ ​MA​ ​preuve.​ ​La promesse​ ​de​ ​la​ ​fin​ ​de​ ​mon​ ​calvaire​ ​d’enfermement.​ ​J’ai​ ​repris​ ​mes​ ​esprits​ ​et​ ​l’ai​ ​imprimée, puis​ ​je​ ​l’ai​ ​planquée​ ​dans​ ​ma​ ​culotte​ ​sous​ ​mon​ ​pull.​ ​Ensuite​ ​ça​ ​a​ ​été​ ​compliqué.​ ​Dès​ ​que​ ​je demandais​ ​à​ ​ma​ ​mère​ ​de​ ​venir​ ​pour​ ​X​ ​raison​ ​(​ ​“ton​ ​texte​ ​n’est​ ​pas​ ​clair,​ ​c’est​ ​bien​ ​ça​ ​que​ ​tu veux​ ​écrire​ ​?)”​ ​il​ ​se​ ​ramenait​ ​aussi.​ ​Enfin,​ ​sous​ ​couvert​ ​de​ ​faire​ ​signer​ ​mon​ ​carnet​ ​de correspondance​ ​dans​ ​ma​ ​chambre​ ​(​ ​ma​ ​mère​ ​étant​ ​ma​ ​seule​ ​responsable​ ​légale,​ ​il​ ​n’avait aucune​ ​légitimité​ ​à​ ​venir​ ​f​ ​dans​ ​ce​ ​cas​ ​là)​ ​j’ai​ ​glissé​ ​la​ ​lettre​ ​dans​ ​une​ ​page. Elle​ ​l’a​ ​vu.​ ​S’est​ ​décomposée.​ ​M’a​ ​regardée.​ ​A​ ​re​ ​regardé​ ​la​ ​page.​ ​Et​ ​a​ ​compris.​ ​Ce​ ​que j’avais​ ​vécu,​ ​qui​ ​il​ ​était,​ ​ce​ ​qu’il​ ​m’avait​ ​fait,​ ​ce​ ​qu’elle​ ​m’avait​ ​fait.​ ​Je​ ​l’ai​ ​vu​ ​se​ ​réveiller. Avant​ ​elle​ ​était​ ​comme​ ​hypnotisée.​ ​J’ai​ ​vu​ ​le​ ​choc​ ​dans​ ​ses​ ​yeux.​ ​Et​ ​j’ai​ ​ressenti​ ​un immense​ ​soulagement.​ ​J’étais​ ​sauvée.

Il​ ​ne​ ​s’est​ ​rien​ ​passé​ ​le​ ​soir​ ​même.​ ​Je​ ​suis​ ​allée​ ​au​ ​collège​ ​le​ ​lendemain​ ​comme​ ​d’habitude. Mais​ ​le​ ​midi​ ​la​ ​proviseur​ ​est​ ​venue​ ​me​ ​chercher.​ ​Ma​ ​mère​ ​était​ ​là.​ ​Je​ ​passe​ ​certaines choses​ ​par​ ​respect​ ​pour​ ​elle.​ ​Mais​ ​au​ ​final,​ ​en​ ​fin​ ​de​ ​journée,​ ​nous​ ​sommes​ ​allées​ ​au commissariat.
J’ai​ ​tout​ ​de​ ​suite​ ​compris,​ ​et​ ​je​ ​savais​ ​qu’il​ ​n’y​ ​avait​ ​aucune​ ​preuve.​ ​Une​ ​lettre​ ​tapée​ ​sur​ ​un pc​ ​alors​ ​que​ ​j’y​ ​étais​ ​à​ ​ce​ ​moment​ ​là?​ ​J’étais​ ​encore​ ​vierge​ ​?​ ​Ma​ ​mère​ ​éludait volontairement​ ​le​ ​coup​ ​de​ ​l’enfermement​ ​devant​ ​les​ ​policiers​ ​?​ ​Je​ ​faisais​ ​ce​ ​qu’il​ ​me​ ​disait pour​ ​qu’il​ ​me​ ​fiche​ ​la​ ​paix.​ ​N’étais-je​ ​pas​ ​consentante​ ​?​

​Alors​ ​j’ai​ ​menti.​ ​J’ai​ ​dit​ ​qu’il​ ​m’avait pénétrée​ ​avec​ ​son​ ​sexe.​ ​J’ai​ ​dit​ ​qu’il​ ​m’avait​ ​violée.​ ​Sans​ ​ça​ ​je​ ​n’avais​ ​aucune​ ​certitude​ ​que l’on​ ​me​ ​croit.​ ​Que​ ​l’on​ ​ne​ ​me​ ​dise​ ​pas​ ​:​ ​“​ ​Désolé,​ ​mais​ ​nous​ ​ne​ ​pouvons​ ​rien​ ​faire.​ ​Sale trainée​ ​tu​ ​as​ ​dit​ ​oui​ ​à​ ​tout​ ​donc​ ​ce​ ​n’est​ ​pas​ ​mal​ ​ce​ ​qu’il​ ​a​ ​fait”.
Voilà​ ​mon​ ​mensonge.​ ​Voilà​ ​mon​ ​cerf-volant.​ ​Mon​ ​dossier​ ​a​ ​donc​ ​été​ ​classé​ ​en​ ​viol.​ ​Mais après​ ​examen​ ​médicaux​ ​(traumatisants​ ​au​ ​possible)​ ​il​ ​a​ ​été​ ​reclassé​ ​en​ ​agression​ ​sexuelle étant​ ​donné​ ​que​ ​j’étais​ ​vierge.​ ​Avec​ ​quand​ ​même​ ​une​ ​mention​ ​qu”’étant​ ​donné​ ​que​ ​j’étais de​ ​type​ ​négroïde,​ ​l’hymen​ ​des​ ​femmes​ ​noires​ ​étant​ ​connu​ ​pour​ ​être​ ​plus​ ​dur,​ ​il​ ​était​ ​possible d’envisager​ ​que​ ​j’ai​ ​eu​ ​des​ ​rapports​ ​sexuels​ ​mais​ ​qu’il​ ​ne​ ​se​ ​soit​ ​pas​ ​déchiré.”
Je​ ​passe​ ​sur​ ​l’attitude​ ​et​ ​les​ ​techniques​ ​d’interrogatoire​ ​d’une​ ​enfant​ ​à​ ​l’époque.​ ​J’espère qu’ils​ ​ont​ ​été​ ​formés.​ ​Car​ ​ça​ ​riait​ ​quand​ ​on​ ​me​ ​demandait​ ​de​ ​décrire​ ​son​ ​sexe​ ​(​​largeur, longueur​ ​etc​.​)​ ​et​ ​ils​ ​m’avaient​ ​mise​ ​dans​ ​un​ ​bureau,​ ​avec​ ​ma​ ​mère​ ​face​ ​à​ ​au​ ​moins​ ​3 mecs.
Avant​ ​de​ ​m’amener​ ​au​ ​commissariat,​ ​ma​ ​mère​ ​avait​ ​prévenu​ ​son​ ​mari​ ​que​ ​nous​ ​allions porter​ ​plainte.​ ​Le​ ​retour​ ​à​ ​la​ ​maison​ ​était​ ​donc​ ​angoissant.​ ​Arrivées​ ​à​ ​l’appartement,​ ​nous n’avions​ ​pu​ ​faire​ ​qu’un​ ​constat​ ​:​ ​il​ ​était​ ​parti.​ ​Il​ ​avait​ ​tout​ ​laissé​ ​(​ ​ses​ ​vêtements,​ ​ses​ ​livres, ses​ ​objets​ ​personnels)​ ​sauf​ ​ses​ ​deux​ ​passeports,​ ​le​ ​pc,​ ​l’imprimante​ ​et​ ​la​ ​voiture​ ​(​​que​ ​nous avons​ ​pu​ ​récupérer​ ​après,​ ​via​ ​un​ ​coup​ ​de​ ​fil​ ​anonyme​ ​pour​ ​nous​ ​dire​ ​où​ ​elle​ ​était).​ ​Il​ ​avait pris​ ​un​ ​vol​ ​pour​ ​son​ ​pays​ ​d’origine.

Nous​ ​n’avons​ ​plus​ ​entendu​ ​parler​ ​de​ ​lui​ ​pendant​ ​5​ ​ans.​ ​Et​ ​nous​ ​avons​ ​encore​ ​fait​ ​semblant. Personne​ ​ne​ ​savait.​ ​Ecole,​ ​travail,​ ​église.​ ​Personne.​ ​Je​ ​tenais​ ​le​ ​choc.​ ​Elève​ ​modèle​ ​(​ ça m’a​ ​été​ ​reproché​ ​au​ ​procès.​ ​Je​ ​n’étais​ ​pas​ ​les​ ​stats​ ​classiques​ ​de​ ​la​ ​fille​ ​violée​ ​dont​ ​les notes​ ​dégringolent.​ ​Mon​ ​argumentaire​ ​a​ ​été​ ​de​ ​dire​ ​demander​ ​ce​ ​qu’on​ ​pouvait​ ​faire​ ​quand on​ ​est​ ​enfermé​ ​plusieurs​ ​fois​ ​par​ ​semaine​ ​sans​ ​télé​ ​à​ ​part​ ​lire​ ​et​ ​faire​ ​ses​ ​devoirs​ ​?),​ ​ado “normale”​ ​qui​ ​avait​ ​même​ ​eu​ ​un​ ​petit​ ​copain.​ ​Ma​ ​mère​ ​justifiait​ ​​ ​l’absence​ ​de​ ​son​ ​mari​ ​puis son​ ​divorce​ ​par​ ​le​ ​fait​ ​qu’il​ ​l’avait​ ​trompée​ ​et​ ​était​ ​parti​ ​avec​ ​sa​ ​maîtresse​ ​(​ironique​ ​et horrible​ ​avec​ ​le​ ​recul).​ ​Nous​ ​avions​ ​également​ ​quitté​ ​les​ ​Témoins​ ​de​ ​Jéhovah.

Et​ ​puis,​ ​un​ ​jour.​ ​Une​ ​lettre​ ​du​ ​tribunal.​ ​Adressée​ ​à​ ​moi​ ​directement.​ ​Je​ ​venais​ ​juste​ ​d’être majeure​ ​à​ ​quelques​ ​semaines​ ​près​ ​(purée​ ​cet​ ​anniversaire).​ ​Il​ ​avait​ ​été​ ​arrêté. Convocation​ ​au​ ​procès.​ ​J’ai​ ​appris​ ​plus​ ​tard​ ​qu’étant​ ​tout​ ​juste​ ​français​ ​avant​ ​sa​ ​disparition (merci​ ​le​ ​mariage),​ ​il​ ​avait​ ​fui​ ​avec​ ​son​ ​autre​ ​passeport,​ ​puis​ ​était​ ​rentré​ ​en​ ​France​ ​quelques temps​ ​plus​ ​tard​ ​mais​ ​il​ ​n’avait​ ​pas​ ​été​ ​signalé.​ ​Installé​ ​dans​ ​l’est​ ​de​ ​la​ ​France,​ ​il​ ​s’était remarié,​ ​avait​ ​eu​ ​deux​ ​enfants​ ​et​ ​souhaitant​ ​leur​ ​faire​ ​faire​ ​un​ ​passeport​ ​pour​ ​les​ ​présenter à​ ​sa​ ​famille​ ​au​ ​pays,​ ​il​ ​avait​ ​entamé​ ​des​ ​démarches​ ​administratives.​ ​C’est​ ​là​ ​qu’il​ ​a​ ​été repéré​ ​et​ ​arrêté.

​​Je​ ​me​ ​suis​ ​écroulée.​ ​J’avais​ ​réussi​ ​à​ ​construire​ ​quelque​ ​chose​ ​de​ ​fragile.​ ​J’avais​ ​même​ ​eu un​ ​petit​ ​copain.​ ​J’avais​ ​une​ ​vie.​ ​Le​ ​revoir,​ ​revivre​ ​ça​ ​me​ ​semblait​ ​au​ ​dessus​ ​de​ ​mes​ ​forces. Mais​ ​j’y​ ​suis​ ​allée.​ ​J’ai​ ​affronté​ ​les​ ​juges,​ ​les​ ​avocats,​ ​sa​ ​femme​ ​et​ ​ses​ ​enfants.​ ​Je​ ​l’ai affronté.​ ​Il​ ​a​ ​été​ ​condamné.​ ​A…​ ​2​ ​ans​ ​dont​ ​un​ ​avec​ ​sursis​ ​et​ ​interdiction​ ​de​ ​travailler​ ​avec des​ ​enfants​ ​(​​car​ ​il​ ​travaillait​ ​pour​ ​l’éducation​ ​nationale,​ ​oui​ ​oui​ ​…).​ ​Il​ ​a​ ​fait​ ​appel.​ ​Rebelote. Peine​ ​confirmée.​ ​Mais,​ ​il​ ​avait​ ​fait​ ​de​ ​la​ ​prison​ ​depuis​ ​son​ ​arrestation​ ​et​ ​avec​ ​le​ ​jeu​ ​des remises​ ​de​ ​peine,​ ​il​ ​est​ ​sorti​ ​quelques​ ​semaines​ ​après.

2​ ​ans​ ​dont​ ​1​ ​avec​ ​sursis.​ ​Et​ ​1​ ​euro​ ​de​ ​dommages​ ​et​ ​intérêts​ ​car​ ​je​ ​ne​ ​voulais​ ​pas​ ​de​ ​son argent. Vous​ ​trouvez​ ​que​ ​c’est​ ​assez​ ​?​ ​Vous​ ​trouvez​ ​que​ ​j’étais​ ​consentante​ ​?​ ​A​ ​cet​ ​âge​ ​?
Quand​ ​ces​ ​derniers​ ​temps​ ​j’ai​ ​entendu​ ​parler​ ​de​ ​l’histoire​ ​de​ ​cette​ ​petite​ ​de​ ​11​ ​ans,​ ​je​ ​suis revenue​ ​20​ ​ans​ ​en​ ​arrière.​ ​Je​ ​ne​ ​pensais​ ​pas​ ​que​ ​la​ ​justice​ ​n’avait​ ​pas​ ​évolué​ ​sur​ ​ce​ ​point. Je​ ​me​ ​dis​ ​que​ ​si​ ​elle​ ​avait​ ​menti,​ ​peut-être​ ​qu’elle​ ​aurait​ ​été​ ​plus​ ​considérée,​ ​comme​ ​moi jusqu’à​ ​ce​ ​que​ ​mon​ ​affaire​ ​soit​ ​requalifiée​ ​à​ ​la​ ​baisse.
J’ai​ ​donc​ ​décidé​ ​de​ ​témoigner.​ ​En​ ​anonyme​ ​certes,​ ​pour​ ​prouver​ ​le​ ​côté​ ​ubuesque​ ​de​ ​cette loi.​ ​Une​ ​enfant​ ​de​ ​11,​ ​12​ ​ans​ ​et​ ​20​ ​min​ ​ou​ ​13​ ​ans​ ​n’est​ ​PAS​ ​consentante.​ ​C’est​ ​UN​ ​VIOL. POINT

Ce témoignage est édifiant sur plusieurs points : la manière dont sont auditionnées les victimes de viol et notamment les mineur-e-s, la négation complaisante des faits par le conseil de famille, le report de la faute sur la victime qui est enfermée pour son bien, l’impact sur la vie d’adulte…

J’en retiens également un point important : l’activation du mode survie. Ce mode survie qui dicte à une enfant d’essayer d’enregistrer son agresseur, d’imprimer sa confession et… de mentir aux forces de police en chargeant encore le coupable par peur de ne pas être prise au sérieux.

Les agressions sexuelles et les viols font grandir les enfants plus rapidement que prévu, la manière dont ces affaires sont traitées finit de les faire grandir…

Guyane – Henriette Henry, traitée de négresse au travail et convoquée en commission de discipline pour racisme.

Henriette Henry est une inspectrice du travail originaire de Guyane. Après quelques années dans l’hexagone, elle a pu bénéficier d’une mutation pour rentrer dans sa région.
Pendant cinq ans, elle a été victime d’injures et de harcèlement.

photo d’illustration

Un jour de 2016, elle a entendu sa collègue la qualifier de « négresse » et lasse des brimades a répondu.

cela faisait cinq ans que je ne répondais pas, et j’y suis retournée après pour lui dire que ce n’était plus possible ».

sa réponse : « je lui ai dit devant tout le monde que j’étais ici chez moi, que je n’en pouvais plus ».

Ce sont ces propos qui lui valent un passage en commission de discipline pour… discrimination.

Elle a répondu à des insultes racistes en affirmant sa légitimité sur le territoire guyanais et se retrouve prise dans une procédure obscure qui lui fait risquer une rétrogradation et une suspension pouvant aller jusqu’à 2 ans.

L’autrice du « négresse » qui harcelait Henriette Henry depuis des années, a été sobrement changée de service mais semble malgré tout devoir finalement bientôt s’expliquer dans une commission de discipline.

Cette histoire est vraiment révoltante, Henriette Henry devrait être protégée à triple titre :

  • en tant que syndicaliste puisque ce biais semble également présent dans cette histoire grotesque (voir article du point)
  • en tant que femme noire puisque qu’appartenant à la fois à un groupe victime de misogynie et de sexisme au travail et à un groupe victime de racisme toujours en contexte professionnel
  • en tant qu’employé-e d’une institution française (a fortiori l’inspection du travail…) qui devrait plus encore que d’autres employeurs garantir, protéger et défendre le bien-être de ses salariés

Et je n’évoque même pas la protection des salariés d’outre-mer en contexte néo-colonialiste…

Ces derniers jours, nous avons vu sur la télévision publique française une Nathalie Sarraute utiliser le terme « négresse » sans que l’animatrice Anne-Élisabeth Lemoine ou le chroniqueur Antoine Genton ne réagissent.

Rappelons-nous d’Elise Lucet pouffant face à un Jean-Paul Guerlain se demandant si les nègres avaient déjà travaillé ou de la ministre Laurence Rossignol utilisant les noirs américains pour illustrer ses propos contre le port du voile.

« J’ai travaillé comme un nègre, je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin… », Jean-Paul Guerlain, JT de France 2 (2010)

« il y avait bien « des nègres américains qui étaient pour l’esclavage. », la ministre Laurence Rossignol, BFM TV (2016)

Les services publics devraient être exemplaires sur les questions des discriminations. Pourtant ce genre de situation revient régulièrement dans l’actualité qu’il s’agisse des services de police ou de gendarmerie, des médias publics, de politiques ou d’autres institutions.

Ici des injures racistes et misogynes, là de la discrimination sexiste et raciste, ailleurs du harcèlement moral sur fond de racisme, misogynie quand d’autres oppressions ne se cumulent pas !

Le collectif AfroFem apporte tout son soutien à Henriette HENRY dont le courage et la ténacité dans cette situation sont remarquables.

sources

Guyane: mobilisation pour une inspectrice du travail sur fond de discrimination, Le Point (17 avril 2017)

Sa hiérarchie la traite de « négresse », elle réplique : une inspectrice du travail en commission de discipline, France inter (20 avril 2017)

Pétition pour la guyanaise Henriette, adressée à la ministre du travail, 97land (18 avril 2017)

Victime de discrimination raciale, elle se retrouve accusée de racisme, CGT

mise à jour le 20/04/2017 à 20h30 pour ajout des liens 97land et CGT

#8mars8femmesnoires – Audre Lorde (USA)

A l’occasion de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes, le collectif AfroFem a choisi de mettre à l’honneur des portraits de femmes noires.
Noalivia a souhaité mettre en avant le parcours de l’américaine Audre Lorde.

« Toujours avancer – Jamais reculer »
devise de la Grenade dont les parents d’Audre Lorde étaient originaires

Pour un 8 mars tout en couleur, nous avons la volonté de donner de la visibilité à des femmes qui n’ont pas l’opportunité d’être dans la lumière et dont les noms ne sont pas familiers dans le sacro-saint monde féministe.

En diffusant des portraits de femmes connues ou moins connues, qui ont eu de l’importance ou une influence pour nous d’une manière ou d’une autre, nous souhaitons que ce 8 mars soit la journée de TOUTES LES FEMMES.

J’ai choisi de m’attacher au portrait d’Audre Lorde, Femme noire, lesbienne, activiste américaine.

Je l’ai découverte l’année dernière lorsque mon militantisme et mon outing en tant qu’afroféministe se sont imposés à moi.

Audrey Geraldine Lorde est née le 18 février 1934 à Harlem NYC (USA) et elle est décédée à Sainte Croix aux Iles Vierges le 17 novembre 1992.

J’ai découvert Audre Lorde à travers son recueil « Sister Outsider » dans lequel elle compile essais, poèmes et réflexions sur la place de la femme noire au sein de la société américaine.

C’est au cours de l’adolescence en rupture avec ses parents qu’Audrey Lorde s’est réapproprié son prénom pour le modifier pour Audre.

Tout au long de sa vie, Audre Lorde s’est attachée à la représentation de la femme noire ayant été très tôt consciente des inégalités raciales régnant aux Etats-Unis et dont les femmes noires étaient et sont encore victimes que ce soit dans son pays d’origine ou à travers le monde.

Ainsi, Audre Lorde est l’autrice de nombreux ouvrages dans lesquels elle s’exprime sur le racisme quotidien qu’elle a vécu tout au long de sa vie, mais aussi elle brandit la parole féministe pour dénoncer la condition des femmes noires dans le monde.

A travers ses ouvrages, elle tente de donner les pistes nécessaires à ce que les femmes noires puissent trouver une place dans la société.

Audre Lorde a voyagé à travers le monde d’abord au Mexique juste après la fin de ses études, en Europe et même en Russie.

Pendant ses voyages elle a pu examiner la position des femmes et plus particulièrement des femmes noires et le peu de considération qu’on leur accordait.

Elle donnait des conférences, faisait des lectures de ses poèmes et enseignait l’anglais.

Toutes ces actions participaient à l’expression de sa pensée et de partager ses engagements politiques : sa théorie féministe, sa vision sur le Racisme, les différentes formes de l’oppression et le sexisme.

C’est à partir des années 60, qu’Audre Lorde a publiée dans des éditoriaux noirs (poésies, écrits et essais).

Elle fut éditée pour la première fois par le biais de la maison d’édition Poet’s Press en 1968 (The first cities).

Elle a écrit son autobiographie « Zami » en 1983 et a retranscrit pendant plusieurs années son combat contre le cancer dans The Cancer Journals en 1980.

Il est encore difficile de trouver les ouvrages d’Audre Lorde traduits en français.

Cependant ses œuvres se révèlent essentielles et intemporelles tant elles traitent de sujets encore présents dans l’actualité.

Le « blacklash » par exemple, la réaction des dominants visant à minimiser les inégalités ; ici en France nous avons le débat sur la colonisation qui s’invite et qui démontre comment il est encore difficile pour les dominants de faire face à certains faits historiques.

Dans « Sister Outsider » Audre Lorde invite les femmes Noires à se réapproprier leur puissance en prenant conscience de leurs corps, de leur sensualité, de leur pouvoir et ne plus se taire dans une société qui les silencie.

Elle souhaitait donner les outils et les ressources nécessaires pour que les femmes Noires s’en inspirent et puissent continuer le combat contre les inégalités dont elles sont victimes.

C’est justement pour rendre le rayonnement longtemps nié à la population noire qu’Audre Lorde s’attachait dans tous ses ouvrages à écrire le mot noir avec une majuscule et amérique avec une minuscule.

L’héritage d’Audre Lorde réside en ceci.

« Selfcare is not self indulgence, it’s self preservation and that is an act of political welfare,  Audre Lorde

Vous trouverez ici une liste de ses ouvrages :

 Poésie

  • The First Cities (1968)
  • Cables to Rage (1970)
  • From a Land Where Other People Live (1973)
  • New York Head Shop and Museum (1974)
  • Coal (1976)
  • Between Our Selves (1976)
  • The Black Unicorn (1978)
  • Undersong: Chosen Poems Old and New (1982)
  • Our Dead Behind Us (1986)
  • Need: A Chorale for Black Woman Voices (1990)
  • The Marvelous Arithmetics of Distance (1993) à titre posthume

Prose

  • Uses of the Erotic: The Erotic as Power (1978)
  • The Cancer Journals (1980). Traduction : Journal du cancer suivi de Un souffle de lumière, Québec, Mamamélis/Trois, 1998.
  • Zami: A New Spelling of My Name, Mythobiography (1983). Traduction : Zami : une nouvelle façon d’écrire mon nom, Québec, Mamamélis, 2001.
  • Sister Outsider: Essays and Speeches (1984). Traduction : Sister Outsider, essais et propos d’Audre Lorde, Mamamélis, 2003.
  • I Am Your Sister: Black Women Organizing Across Sexualities (1985)
  • A Burst of Light: Essays (1988)